Étiquette : conscientisation

  • Je refuse

    Je le vois dans vos regards. Je lis sur vos lèvres.

    « Be safe », « Have a safe trip », « Be very careful on the road ».

    L’employée à la station service me demande, l’instinct maternel en alerte maximale :

    – « Are you doing that… ON YOUR OWN ? »

    Pour la deuxième fois, j’effectue un voyage de plusieurs jours à vélo. Cette fois-ci loin de la France que je connais si bien. Sur une terre qui m’est un peu moins familière. À travers des routes et des chemins que je n’ai jamais éprouvés. Ici la langue parlée n’est pas la mienne. Entre le Québec et les États-Unis, entre Montréal et New York City.

    « Tu pars toute seule ? », « T’as pas peur ? »

    On m’a très souvent demandé, les deux yeux écarquillés si je faisais « ça » toute seule.

    Me demanderiez-vous la même chose si j’étais un homme ?

    Trop tôt les enfants, et particulièrement les petites filles, sont surprotégées et poussées à perdre leur insouciance pour devenir des adultes prématurés qui aspirent à rentrer dans le moule de ce monde. Sans dépasser les lignes, ni les limites de vitesse. Parce que la vie n’est pas un jeu n’est-ce pas ? Soyons raisonnables.

    Je rencontre un petit groupe de cyclistes américains à Carmel dans l’état de New York. La seule femme du groupe me pose tout un tas de questions. Je sens que quelque chose lui brûle les lèvres. Elle fini par me demander :

    – « Does anyone knows where you are ? What do they think about your trip ? ».

    Un homme me devance et répond en riant :

    – « That is crazy ! »

    « Sois prudente », « Fais attention à toi »

    Vos paroles peuvent sembler légères et bienveillantes, mais elles sont lourdes de sens.

    Je reçois vos mots tels des projectiles. Des balles d’inquiétude. Comme si le monde dans lequel vous et moi évoluons était un danger insoutenable et qu’il fallait rester à l’abris, à tout prix.

    De quoi dois-je me protéger d’ailleurs ?

    Vos phrases en rafale ne m’atteignent plus. Car je me suis blindée avec le temps. J’ai appris à avoir confiance en moi. Je me suis déjà prouvé par le passé que j’étais capable de voyager de cette façon qui est la mienne.

    Et puis. Prudente, je le suis déjà dans ma vie de tous les jours. Je m’efforce de faire des choix d’adulte, mesurés et réfléchis. Et c’est fucking épuisant.

    Partir sur les routes seule sur mon vélo, mon pyjama et mon mascara dans les sacoches. C’est ma manière de voyager, de me sentir vivante et libre.

    Alors, non. Je ne resterai pas dans mon lit à observer mes rêves défiler sur les murs de ma chambre. Je veux embrasser l’aventure de la vie dessinée à ma façon.

    Je refuse de porter le poids de vos peurs.

    Je refuse de devoir redoubler de vigilence, tout ça parce que j’ai un vagin.

    Alors que je suis en train de manger un cookie sur le bord d’un chemin au beau milieu d’une forêt du Vermont. Je repense à cette conversation. Avant de quitter le groupe de cyclistes américains. Un homme m’a dit :

    – « Et bien moi j’aimerais vous féliciter d’être une femme et de partir sur la route comme ça. Vous êtes courageuse. On en voit pas assez. »

    À cet instant précis, une intense chaleur m’envahit. Un soulagement. Je me sens légère. Et ça fait du bien. Mais oui c’est donc ça.

    Et si nous célébrions cette voix de la bravoure ? Encouragions l’insouciance ? L’impertinence de ceux qui osent ? Peut être même la folie de ceux qui dépassent les bornes ? Ceux qui ont décidé de ne pas être raisonnables ?

    Plutôt que de la freiner ? La culpabiliser ? L’oppresser ? L’étouffer jusqu’à ce qu’elle soit muette et qu’elle ne rebrousse chemin ?

    Car en bout de ligne, ma plus grande peur au court de ce voyage aura été de faire pipi sur un serpent.

    Alors s’il vous plait. Osez.

  • NWC Éd. 7 – 300 kilomètres

    Ce jour là, je me lève à 1h30 du matin. Je crois que j’ai dormi trois heures.

    J’enfile mécaniquement le gilet jaune Michelin trop grand que l’on m’a gracieusement prêté. Il est trop tard (ou trop tôt) pour se poser des questions. Mon vélo de route est fin prêt, arnaché, lumière blanche à l’avant et rouge clignotante à l’arrière. Dans la cuisine, mes bruyants colocataires sont en fin de soirée alcoolisée. Ils me dévisagent de leurs yeux ronds, partir dans la noirceur. Bonne journée ou Bonne nuit, on ne sait plus.

    Je retrouve le reste du groupe au point de rendez-vous, le triathlon store sur l’avenue de la Grande Armée. Nous sommes onzes. Certains somnolent encore, debouts, les yeux collés, tenant un gobelet de café du bout des doigts.

    À 3h00, nous prenons la route alors que la vie nocturne Parisienne bat son plein. C’est la sortie des boîtes de nuit vers l’Arc de Triomphe et l’heure de pointe dans les buissons du bois de Boulogne.

    Quelques kilomètres plus loin, cette frénésie urbaine laisse place à des routes reculées entourées de champs.

    Dans le peloton, nos éclats de voix tentent de percer la nuit noire qui nous enveloppe d’un silence opaque. Pas d’oiseaux, pas de voitures, pas de vent. En fond sonore, seuls les doux bruits mécaniques des roues libres et des freins à disques sont là pour nous bercer.

    La lune est jaune, pleine, ronde. Pile dans l’axe, juste au dessus de nos casques.

    Vers 7h00, nos compteurs affichent déjà 90 kilomètres. Les boîtes de nuit ont passé le relais aux boulangeries. L’occasion pour nous d’apprécier le réconfort d’un croissant et d’un énième café. Tout en observant les premières lueurs du jour qui tentent vaillamment de trouer le ciel gris.

    Les discussions vont bon train dans le peloton. 300 kilomètres, ça laisse le temps de découvrir mes compagnons d’aventure. Michael, Gabriel, Yann, Georg, Nicolas, Cyrille, François, Julien, Étienne, un autre Nicolas et 3 crevaisons à lui tout seul.

    Avec chacun il y a un point commun, une histoire à écouter, quelque chose à apprendre. Tantôt on jase de la beauté de la Creuse, tantôt des bienfaits de la méditation. Tantôt de voyage en ultracycling, tantôt de nos animaux de compagnie bien aimés.

    Plus loin, au beau milieu de la forêt, le ravito nous est offert par Poilâne. L’occasion de croiser d’autres groupes et de rire avec eux (coucou Romain). Notre joyeuse troupe repart sous une fine pluie qui ne cessera de nous arroser par intermittences.

    Chaque vélo porte une plaque de cadre sur laquelle est inscrite un prénom, avec lequel nous entretenons tous une relation singulière. Pour Michael c’est sa maman, Alexandrine, décédée d’un cancer. Sur la mienne, Lucile, une amie avec qui je travaille au Québec, en rémission du cancer du colon.

    À je-ne-sais-pas-quelle-heure, nous arrivons au Barn Hôtel pour le déjeuner. Nous sommes près de 400 personnes réunies, toutes allures et distances confondues. Il y a des cyclistes partout. Certains mangeant assis en tailleur, d’autres font la sieste allongés dans l’herbe. C’est le paradis icitte.

    Moritz Werner, le fondateur de la NWC prend la parole : la Nicola Werner Challenge porte le nom de sa femme. L’objectif est de récolter des fonds pour les reverser à deux instituts de recherche sur le cancer de l’utérus. C’est pourquoi chaque année, le même jour, partout dans le monde, des cyclistes se mobilisent pour cette cause.

    Le soleil réapparaît et nous invite à reprendre notre voyage.

    Nous empruntons les routes familières de la Chevreuse. On s’amuse dans les bosses comme des enfants, côte de Villiers le Bâcle, l’homme mort, Meudon…

    Lorsqu’une véritable pluie diluvienne nous tombe sur la tête. La chaussée est ensevelie sous des vagues épaisses de plusieurs centimètres. Certains cyclistes se réfugient sous des abris de bus.

    Mes vêtements sont déjà imbibés, j’enfile mon coupe vent sous la pergola d’un bar tabac et je repars. J’aime les conditions épiques.

    À l’arrivée, nous sommes trempés jusqu’aux os. Et pourtant nos sourires raisonnent sous l’arche du stade Jean-Pierre Wimille dans lequel nous sommes regroupés. Nous posons pour la photo de groupe avant de nous quitter. Je tiens d’une main la bouteille de crément du prix de la combativité.

    C’était une belle journée. Je n’ai compté ni le nombre de cafés ingurgités, ni le nombre de kilomètres parcourus. J’ai simplement profité, rencontré, respiré. Vécu l’instant présent.

    Pour nous. Pour Lucile. Pour Alexandrine. Pout tous les autres.

    En savoir plus sur la NWC : https://www.thenwc.org/

  • Obsession.

    S’il y a bien une obsession qui m’a coûté cher – en argent, en énergie, en amour propre – c’est bien elle.

    Revenons d’abord quelques années en arrière, dès ma pré-adolescence je l’ai détestée. Un stupide gamin m’avait alors demandé si mes taches de rousseur étaient des boutons. Rapidement, j’avais questionné les adultes sur les différentes manières de cacher mes taches, pour finalement n’en retenir qu’une seule : le fond de teint. J’ai donc commencé à porter un masque en me peinturant la face tôt, trop tôt.

    Plus tard, à l’adolescence, est apparu de l’acné juvénile, jusqu’ici rien d’anormal vous me direz. Dans le même temps, j’ai commencé à prendre la pilule afin de réguler, entre autres, mes hormones et mes règles douloureuses. Malgré tout, elle restait capricieuse, grasse, avec des petits volcans crachant tantôt de la lave blanche, tantôt de la rouge, capables de se reproduire en un rien de temps pour donner naissance à d’autres mini-volcans.

    Je me suis mise à chercher des miracles : taper des mots-clés sur Google, arrêter le saucisson, changer ma routine, hésiter entre le chimique ou le biologique, utiliser de l’acide hyaluronique, appliquer des masques en feuille, nettoyer avec une brosse en faisant des petits cercles dans le sens des aiguilles d’une montre, appliquer de l’argile verte-jaune-blanche, désespérer, demander conseil à une esthéticienne, remplir des questionnaires sur le web, faire des saunas facial, mettre de l’huile essentielle d’arbre à thé, protéger du soleil, enduire de crème de nuit en couches épaisses, racler pour laisser respirer…

    Obsession.

    À 25 ans, j’ai arrêté la pilule. Pour permettre à mon corps de s’auto-gérer. Bonjour l’acné hormonale, principalement sur les joues et jusque dans le cou. Après tout cet acharnement à chercher une solution, j’espérais que cela irait mieux. Mais je ne pensais pas que cela pouvait être pire.

    Consulter un dermatologue, voir un autre dermatologue, appliquer du jus de citron comme Kendall Jenner, boire des infusions, examiner ma face de trop proche dans le miroir, péter les boutons, nettoyer le miroir, me coucher déprimée, regarder mon visage avec dégoût, ne pas me reconnaitre, hésiter à recommencer la pilule, coller un post-it sur le miroir « Pas touche !« , consommer moins de sucre blanc, avoir les pores dilatées, utiliser un tire-comédon, remarquer de nouvelles cicatrices, ne plus utiliser de produits huileux, culpabiliser, regarder des vidéos débiles de blogueuses YouTube, manger des compléments alimentaires, zoomer sur des anciennes photos avec nostalgie, se demander si ce n’était pas mieux avant, payer pour des séances de peelings chimiques et de la microdermabrasion…

    Ouf.

    Se plaindre. Chercher la compassion. Se faire entendre dire :

    – « Mais non tu n’as pas d’acné, moi je ne vois rien. »

    – « Regarde… elle, c’est pire. »

    A quel moment, mon mal-être est-il jugé suffisamment acceptable pour que je puisse l’exprimer ? Qu’il ne soit pas rabroué, jugé ou minimisé par l’autre.

    Quand on se compare, on se console. Celles des magazines et celles de la vraie vie.

    Envier l’autre.

    Et pendant ce temps, je dépensais sans compter, mon amour propre, mon énergie et mon argent… dans une lutte sans fin.

    Puis, j’ai fini par comprendre.

    Depuis le départ. La solution, elle est en moi.

    Et si je mettais toute cette énergie à m’accepter et à m’aimer ?

    Me tenir un peu plus loin du miroir. La laisser s’exprimer selon son humeur, selon les saisons. L’observer avec davantage de bienveillance. Apprendre à me foutre la paix. M’écouter. Me respecter.

    Utiliser seulement quelques produits, pas parce qu’on me dit qu’ils vont être bons pour moi, simplement parce ce que je les aime, de par leur couleur, leur texture, leur odeur.

    S’aimer.

    Ce n’est certainement pas le chemin le plus facile à emprunter. Mais c’est sans doute le plus durable.

    Signé : Ma peau