Les Sables d’Olonne > La Rochelle > ⛴️ > Île d’Oléron > Chatressac
Je me lève tôt. Joseph, le propriétaire du Airbnb, m’offre un bol de céréales. Il s’en va travailler sur un chantier alors que sa conjointe, Cécile, rentrée tard du travail, dort encore.
Les premières lueurs du jour sont savoureuses sur le remblai désert des Sables d’Olonne. Il y a des points noirs éparpillés un peu partout dans l’eau. On dirait des oiseaux en position avec gilets pare-balles dans une manif. Je réalise que ce sont des surfers qui guettent la vague.
Plus loin, en train de chiller dans un café. J’entends « Ah, les cyclistes c’est les pires, ils se croient tout permis ». J’acquiesce mentalement. On est bien d’accord. Ils se croient tout permis de vivre.
J’étudie le tracé de mon parcours quand une idée me vient. J’aimerai prendre un traversier pour varier ma façon de voyager. Après quelques recherches, j’appelle une compagnie qui assure la liaison maritime entre La Rochelle et Oléron. Le bateau du début de l’après-midi est complet mais il reste une place disponible à 19h45. Ça me laisse du temps pour me perdre et me retrouver. Je la prends.
L’entrée en Charente-Maritime est fidèle à un cliché de carte postale. Les maisons blanches aux volets bleus sont bordées de roses trémières.
La Rochelle se laisse approcher par la côte de manière lancinante. Elle joue à cache cache. On me voit. On me voit plus. On me voit plus, on me voit, on me voit, on me voit plus. J’aperçois d’abord l’immense ossature du pont qui rejoint l’île de Ré. Puis ses imposants bâtiments industriels avec silos et carrières. Au péage, les automobilistes se bousculent en klaxonnant pour grimper sur le pont en direction des vacances.
Les pistes cyclables s’urbanisent et m’emmènent jusqu’au poumon vert de la ville, le parc Charruyer, puis le vieux port en son cœur. Je zigzague entre les afflux de piétons jusqu’à trouver des rues moins abondantes. Puis repérer une terrasse pour passer le temps. J’ai devant moi, deux bonnes heures à buller.
C’est alors qu’un enfant débarque. Léonard, 6 ans, des yeux pétillants de vivacité derrière ses lunettes rondes. Il pointe le vélo d’un doigt assuré, me questionne. Il repart en courant, fait le tour de la terrasse en un éclair – le temps de trouver une autre question sans doute – et revient me la poser. Ça dure un moment comme ça. Je ne sais plus, le temps s’est arrêté.
Ce garçon est le fruit de l’intrépidité et de l’insouciance que tout être humain devrait s’évertuer de conserver.
Il me demande :
– T’as quel âge ?
Je réponds :
– 27 ans.
– Mon père, il a 25 ans.
Il marque une pause, puis complète :
– Il est vieux.
Je ris.
Quelques minutes plus tard, son père apparaît. Je ne suis pas très bonne pour lire entre les rides, mais quand même. Je lui rapporte nos échanges.
Il me dit :
– Oui, j’ai 25 ans dans ma tête.
Je ris encore. Il repart.
Avant de partir, Léonard revient pour me dire au revoir. Il porte sur ses épaules un sac à dos avec des dinosaures miniatures sur les bretelles, des gants et un casque jaune enfoncé sur la tête. Cute.
Prends ton vélo petit gars, fonce, et garde ça en toi.
Après un moment d’attente sur le quai avec les autres passagers. J’embarque. Le vélo, accroché sur la poupe du bateau par un membre de l’équipage, se fait brumiser des retours d’eau salée.
La noirceur est tombante lors du débarquement à Boyardville. J’allume mes lumières et me laisse guider par les indications de mon compteur GPS. Sur le pont d’Oléron il fait décidément sombre, je me tiens le mieux possible en sécurité de l’autre côté d’une ligne blanche, à l’écart des voitures qui me dépassent. L’eau est limpide en dessous. Je me sens voler.
Je baille à m’en décrocher la mâchoire. Les paupières lourdes de sommeil. Petit à petit, je discerne dans la nuit, les rues dans lesquelles j’allais adolescente. Lorsque mes grands parents jouissaient d’une maison secondaire sur les bords de la Seudre.
J’arrive enfin au domaine de Chatressac, la réception qui était organisée pour un mariage est en train de se terminer. Je n’ose pas sortir de la pénombre dans mon lycra moulant et mon maillot imbibé de transpiration pour tenter une infiltration au milieu de tous ces gens chics.
J’attends. Coryse fini par sortir et m’accueille après toutes ses années, à bras ouverts. Elle me montre la chambre qui m’est prêtée pour la nuit et on s’assied autour de la table en bois dans la cuisine d’époque. Benoît nous rejoint. Elle sort des verres et une bouteille de Chartreuse. Ce lieu est toujours aussi spécial.
C’est agréable de se sentir à la maison, sans l’être.
En France ou au Québec. Je suis partout chez moi et nulle part à la fois.
Je commence à distinguer les morceaux du puzzle, trouver les réponses à mes questions.
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