Lettre écrite le mercredi 12 janvier 2022, 18:47 (heure de France), dans l’avion, quelque part au dessus des îles St John’s
Il reste 1 300 kilomètres jusqu’à Montréal. Je rentre chez moi après un séjour en France, dans ma famille. Après 2 ans d’absence. Deux ans, c’est long ou c’est court ? Je ne suis pas triste. J’ai pris une claque dans ma face. Compris des choses sur moi, sur eux. Mon père, ma mère, mon frère et tout ce qui nous (ré)unis. Suis-je devenue une inconnue ? J’ai le sentiment que nous devons (ré)apprendre à nous connaître. Partir vivre loin m’a donné l’occasion de me (re)définir en tant qu’individu. Devenir plus qu’une fille, une soeur, une adulte, une femme. Dessiner qui je suis et surtout qui je veux être. Faire mes propres choix. Réfléchir à mes envies. Et mes rêves, aussi bien ceux auxquels je tiens que ceux qui resteront sous leur forme initiale.
J’ai aussi compris des trucs qui me (re)lient à ma mère. Ce qui fait notre relation si spéciale. Cette distance géographique et émotionnelle m’a obligé de prendre un pas de recul. Pour le meilleur et le pire. (Re)venir en France pour les (re)voir m’aura permis de comprendre tout ça. Ma perspective, mon angle de vision a changé. Je suis plus, objective.
Je suis une tentative inachevée du meilleur de mes deux parents.
Ma mère
Je tiens d’elle. Sa fragilité, sa vulnérabilité, sa force, sa persévérance, sa douceur. Elle et moi avons une constellation de points communs. Je vois aussi en elle, certains traits que je porte, qui m’ont fait souffrir et sur lesquels je travaille. Des pulsions. Parfois négatives, comme le regard qui juge l’autre, l’absence de confiance, l’exigence à double sens. Pendant mon séjour, nos discussions ont été intenses, riches et difficiles. Un jour, je crois qu’elle et moi en sortiront grandies. C’est un virage dans le chemin de notre précieuse relation. Nous avons fait des progrès en communication. Se dire les choses, écouter, recevoir les mots de l’autre. Exprimer nos façons d’aimer, nos besoins mutuels. En rentrant je dois lire le livre sur les langages de l’amour qu’elle m’avait envoyé il y a quelques mois dans un paquet.
J’ai fait pleurer maman.
Parce que mes mots, ma façon d’être, la piquait et lui faisait du mal. Est-ce que c’est moi qui ai changé ? Est-ce que c’est elle qui est plus sensible ? Ou alors elle a oublié qui j’étais ? C’est moi qui suis plus franche, plus spontanée, plus directe qu’avant ? Probablement. J’ai appris que, dire les choses difficiles c’est aussi donner la possibilité de se les faire dire, sont les plus beaux symboles de l’amour. Que les relations, si elles doivent avoir lieu, n’en seront que plus belles et sincères.
Alors j’ai décidé que je n’attendrais pas que mes vieux soient trop vieux pour leur balancer les trucs. Si j’ai des attentes, des besoins, des envies, des reproches qui les concernent. Je suis volubile, indépendante, entière.
« Qui aime bien, châtie bien »
Un de mes modes de communication. Je parle ce langage depuis toujours. Certaines personnes communiquent dans cette langue avec moi. Ma mère ne parle pas ce langage. On dirait qu’elle ne le comprend pas, ne le supporte pas. Et elle ne me l’a jamais dit, je crois.
Ma mère, veut parfois faire plaisir aux autres. Elle est capable de s’oublier pour se dévouer à ceux qu’elle aime. Par contre elle ne trouvera pas les mots pour refuser ou émettre une critique à un être cher. A-t-elle peur, comme moi, d’être abandonnée si elle refuse ?
On dirait qu’elle ne se donne pas d’amour. Qu’elle ne s’accepte pas.
Qui est-elle ma mère ? Elle ne pourra jamais se voir depuis nos yeux à nous.
Parfois, maman se voit comme un monstre. Maman se perçoit comme le vilain canard de la famille. Elle pense qu’elle est toute croche. Maman a 56 ans. Elle cherche encore sa définition du bonheur. Est-ce qu’elle l’a touchée du doigt parfois ?
On dirait qu’elle gravite hors du monde. Elle pense qu’elle est différente. Que les autres savent qui ils sont, qu’ils s’aiment et ne doutent jamais. Bref, qu’ils sont heureux. Elle se juge aussi durement qu’elle ne juge l’autre. Elle ne comprend pas que mon indélicate franchise n’est autre que la manifestation de l’amour sincère que je lui porte. Elle l’interprète comme un reproche de sa personnalité. Une remise en question de sa personne toute entière.
On dirait qu’elle a fermé les yeux. Elle a éteint le bouton de sa curiosité sur le monde. Trop occupée à chercher dans le gouffre de son propre inconnu. Engoncée.
Elle m’a reproché de faire, ce qu’elle faisait elle-même plus jeune, et que sa mère ne supportait pas non plus qu’elle fasse. Déplacer des objets. J’avais pourtant l’impression de ranger, de bien faire. Car les choses ordonnées ainsi faisaient plus de sens pour moi. Mais elle l’a perçu comme une appropriation de son espace, sa maison. Je l’ai envahie.
Les objets semblent si importants à ses yeux. Les lieux, les murs d’une maison. Symboles de refuges, de moments, d’amours. Elle voit des personnes à travers les objets. Elle voit des moments d’histoire dans ces choses. Une collection de bandes dessinées, des dessins d’enfants, des sculptures, des vêtements. Des souvenirs.
Des trucs. Des bidules. On dirait qu’avec moi, mon rapport aux objets a changé lui aussi. Minimaliste. Les êtres humains, les animaux, la nature, ont bien plus d’importance. Un cadeau, peut se vendre, se briser, se jeter. Faire le vide c’est conserver seulement l’essentiel dans sa vie. Vider sa tête, défouler son corps. Crier. Se sentir vivre, se sentir libre. C’est tout ça. Les objets ne sont que des moyens. Sans utilité ils ne sont que futilité. Les souvenirs eux, restent, dans nos mémoires. Nous n’avons même pas besoin des objets pour nous souvenir. Parfois, (re)tomber sur un objet, peut remémorer un vieux souvenir, avec nostalgie. Merci, petite chose. Tu as eu le pouvoir éphémère de me renvoyer à un moi qui a été, qui n’est plus, car j’ai changé. Je regarde davantage devant, que dans mon rétroviseur.
J’ai 27 ans, encore beaucoup de choses à vivre, à voir, à essayer. Je rentre chez moi, au Québec. La France est devenu là bas.
J’ai des projets plein la tête, un jour peut être vivre dans la nature, proche de ma famille. Faire du vélo dans les chemins, dans la forêt. Courir. Développer des projets. M’investir dans la vie locale. Mais pas tout de suite. Avant, je veux voir le monde. Le Canada, le monde entier. Quand, comment, à vélo, à pied, je ne le sais pas encore. J’ai encore beaucoup de choses à (ré)apprendre sur moi pour comprendre qui je suis et définir ma propre vision du bonheur. Peut être un jour un chum et des enfants. Peut être mille et une vie. Peut être pas d’enfants et me marier à 70 ans. Peu m’importe.
Une vie, je n’en ai qu’une. Et toi ?
Bonne année 2023 !
PS : bientôt papa, j’écrirai sur toi.
