Gandelain > Le Mont Saint Michel
L’horizon est imperceptible dans la rosée du matin, à peine partie, je croise la route d’escargots. Trace de pneu versus trace de bave. Pas la même direction et pourtant, la même volonté.
Tout à coup, des éoliennes qui sortent la tête de la brume. Je me sens l’âme d’une passagère du temps dans un brumisateur de poche.
À Bagnoles-de-l’Orne, la peau luisante de crème solaire indice 50 mélangée à du sable fin, je me dis que c’est le moment du café. Je choisi donc une terrasse avec soin et attrape au passage ce qui sera mon sandwich du jour.
Une fois repartie j’emprunte des chemins où aucun vélo de route n’aurait pu passer. Le parfum des feuilles tombées, des épines de sapin écrasées, de la mousse humide…
Je pédale avec mes cinq sens allumés.
Lorsque je quitte la forêt, le soleil se pointe. Avec ces couleurs on se croirait presque à l’automne. Au Québec, c’est ma saison préférée, la nature y est flamboyante.
À Saint-Hilaire-du-Harcouët, tout semble fermé, je désespère un peu, et puis… un bar snack à la devanture jaune délavée du nom de L’Entracte. Ça tombe bien, j’en ai besoin d’une.
Je m’assieds.
⁃ C’est vous qui faites la crème brûlée ? Dis-je en pointant du doigt un présentoir dans l’entrée.
Le type, qui semble être le patron, me répond :
⁃ C’est une crème caramel.
⁃ Elle est bonne ?
⁃ Non… (haussement d’épaules)
⁃ Je vais en prendre une.
Je ris en disant cela. Bon public, on me l’a souvent dit. Je ris de bon cœur, parfois pour masquer la gêne ou l’incompréhension. Je ris même aux blagues pas drôles. Sauf celles de Jean-Marie Bigard.
Sur les derniers kilomètres, je fonce, vers l’appel de la mouette. J’ai hâte. J’entends leurs cris depuis Paris dans ma tête. Symbole de mes vacances d’enfance à la mer.
On dirait que quelqu’un a semé les moutons du Petit Prince partout dans la baie.
Enfin j’aperçois sa silhouette, on dirait qu’il tente de se cacher derrière un rideau de douche en plastique transparent. Il est bien trop imposant et fier pour passer inaperçu. Je m’approche doucement de peur qu’il ne s’échappe, tantôt par les chemins de sable et même de la gadoue. Je roule même au beau milieu des moutons qui ne se préoccupent pas de moi.
Me voilà arrivée, au Mont Saint Michel.
Je respire. J’entends les mouettes.
Je n’aurais pas pu vivre ce moment aussi pleinement si je n’avais pas été.
Moi et mon vélo.


